ENTRETIENS DE JEAN CHEVALIER

AVEC

CLAUDE TRAVI






"Apprendre l'art de l'immobilité parmi l'agitation du tourbillon.., apprendre à se tenir tranquille, à devenir transparent comme cette lumière fixe au milieu des feuillages frénétiques peut constituer un programme de vie." Octavio PAZ
 
 

1-Complicité d'un espace et d'une peinture
avril 1987
2-Du carré au langage
décembre 1987
3-Le sens
novembre 1989 et février 1990
4-Oralité
Février 1996

Avril 1987
1-COMPLICITE D'UN ESPACE ET D'UNE PEINTURE
 

Claude Travi
Quel a été l'apport de cette exposition pour vous ?

Jean Chevalier
Elle est très importante pour moi... J'ai pu réunir les peintures de ma période actuelle, dans une pensée présente.

Claude Travi
Et dans un lieu actuel ...

Jean Chevalier
Dans un lieu actuel, que j'aime beaucoup, l'auditorium Maurice Ravel.

Claude Travi
Situons-la par rapport à vos expositions précédentes.

Jean Chevalier
Chez Paul Mouradian, en sa galerie du "Pantographe", j'ai eu quatre expositions , ces dernières années. Des expositions partielles avec un nombre d'œuvres décidé et restreint, accordé au volume de la galerie. De 1979 à 1984, je m'engageais en recherches intensives.

Claude Travi
A cette occasion, vous m'aviez parlé d'une "ponctuation des murs". J'aimerais bien reprendre cette expression pour l'Auditorium.

Jean Chevalier
Tout à fait. On peut d'autant mieux la reprendre que l'idée de Thierry Raspail et de Bernard Gavoty était de changer cet espace du fait des pouvoirs de la peinture. C'était aussi mon idée: l'Auditorium que je connais avec son articulation par rapport à la rotonde, intégrée à ce vaisseau, qui est une espèce de toit musical... Il devenait intéressant pour un peintre d'aborder un travail de numérotation colorée, qui soit un travail plastique authentique et d'un apport incontestable... J'ai beaucoup appris. Cela m'a donné à réfléchir sur le sens des expositions.

Claude Travi
Vous retrouviez aussi un nouveau problème mural.

Jean Chevalier
Je retrouvais des murs différents, le jeu des volumes , celui des lumières. En analysant l'architecture de l'Auditorium, je retrouve cette courbe - c'est le plan du bâtiment - et ces lignes droites en rayonnement. Il y avait là une possibilité de parcours et une multiplicité de regards.

Claude Travi
Ce sont des éléments que l'on retrouve dans certaines de vos peintures.

Jean Chevalier
Oui. Les "Peintures blanches", par exemple, étaient des peintures que je n'avais pas encore montrées.
Mes peintures se sont faites par séquences... Cela correspond bien aux panneaux de l'Auditorium. Je fus enthousiasmé par le projet.

Claude Travi
Il y a toute cette motricité des panneaux.

Jean Chevalier
... qui est bien intéressante ! Y compris le jeu avec les obliques du plafond, les lattes dont il est formé, les néons et, au fond à gauche, l'escalier à la rampe bleue qui se déroule vers la salle de concert. Ma "Peinture circulaire rouge" était dans ces parages, dynamisant le quadrilatère des "Peintures blanches".

Claude Travi
A Saint-Pierre de Chandieu, vous m'aviez montré la courbe des saxifrages que vous aviez tracée dans le jardin ; ça m'avait frappé...

Jean Chevalier
Oui, Oui. (Rires). Comme quoi les lignes que j'ai en moi reviennent partout ! Les "Peintures blanches" s'accordent aux structures de l'auditorium. Cette période blanche n'a pas duré. C'était en 1980. Vous l'avez remarqué, elles comportent des arcs qui s'opposent, imposant des rythmes par temps ajoutés ou retranchés. Les diagonales passent entre les arcs. J'ai tenté d'intégrer les courbes finales dans la composition générale, dans la génération de l'œuvre plutôt, en une espèce de synthèse. Il fallait une synthèse, mais je n'étais pas très satisfait. Depuis, j'ai abandonné cette idée en reprenant la peinture par le dedans en sa matérialité même. C'est ce que j'appelle mes lames de fond.

Claude Travi
Cette exposition vous permet-elle de voir ces œuvres autrement ?
 

Jean Chevalier
Oui, je découvre une unité de 1976 à 1986, qui fait penser à la cohérence d'un recueil de poèmes.
L'exposition m'a permis d'en discerner la progression.

Claude Travi
Alors, il y a un léger malentendu dans l'énoncé, quand on lit: 1947/1987.
C'est vous qui avez insisté pour montrer le "tableau-objet" qui date de 1947. Vous vouliez baliser le parcours, en somme ?

Jean Chevalier
Nous étions d'accord pour le montrer. Le travail d'équipe a duré deux mois. Nous aimions tous ce "tableau-objet" et c'était bien de le mettre en référence. Nous voulions partir de mes premières expositions significatives. J'étais présent au premier "Salon des Réalités nouvelles" (Paris, 1946). C'était la bonne réponse. Le "tableau-objet" choisi fut exposé au Salon de 1947. Il est témoin de mon attachement d'alors à des structures géométriques. J'avais découvert le cubisme et la peinture moderne au Musée de Grenoble, au tout début des années 30. Le conservateur-fondateur des nouvelles collections, Pierre Andry-Farcy, fut en quelque sorte mon premier professeur d'art. Pour l'Auditorium, il n'était pas question de bilan. Une étape intermédiaire d'avancée lente n'est pas représentée (1948-1976), mais deux toiles, l'une de 1956, l'autre de 1972 figurent au Musée des Beaux-Arts de Lyon.

Claude Travi
C'était une référence à Gleizes aussi.

Jean Chevalier
Bien sûr. Ceci est objectif, et je tiens à cette filiation dont là réalité s'est peu à peu transformée en moi. Albert Gleizes m'avait dit dans les années 50: "Ce que vous faites pour le moment ressemble à ce que je fais... Un jour, vous vous détacherez de moi." Je lui montrai un dessin aux crayons de couleurs qui l'intéressa et il dit: "Je vous sens là."

Claude Travi
Il avait vu le point de départ de votre propre création.

Jean Chevalier
C'était un dessin très mélodique. Il n'y avait presque pas de contrastes. Je faisais aussi, indépendamment des gouaches, des dessins avec des gris, utilisant des mines de plomb de forces différentes. L'unité se faisait par lumière grise ; Albert Gleizes disait "dessins aux deux crayons". Je suivais mon propre rythme. De même, Gleizes conserva quelque temps au mur de son atelier, à l'époque des grandes toiles où il utilisait beaucoup le blanc, une de mes gouaches à la tonalité douce, pâle même, mais où je passais d'une couleur à l'autre par une espèce de crantage. Je croyais que le blanc suffisait à l'unité. Il demeurait ce difficile problème des passages ! Je sais aujourd'hui que c'est précisément dans ces liaisons incessantes que le dessin est plus fort, tient son rôle invisible, mais le plus important. Il incorpore contenant et contenu. Par violence et finesse. Je vois dans la conduite d'une ligne seule le signe d'une maîtrise de la pensée.

Claude Travi
Comment êtes-vous sorti du "tableau-objet" ?

Jean Chevalier
En 1938, j'avais fait une visite à Robert Delaunay. Je connaissais aussi les préceptes d'André Lhote avec qui j'eus un temps une correspondance, et que je rencontrai plus tard à son atelier de Gordes. Dans l'atelier de Delaunay, je fus enthousiasmé. Le peintre parlait avec passion, d'une manière très poétique. Nous étions entourés de ses "formes circulaires" et de ses rythmes/couleurs invitant à une danse. Delaunay me dit : "Vous aimez Bach ?... et le jazz ? - Eh ! bien voilà ! C'est cela. ".
Toutes ces rencontres, ces croisées de mes désirs ne me paraissaient pas contradictoires. La peinture m'entraînait avec l'intuition qu'elle transformait quelque chose en moi. Je crois avoir fortifié peu à peu ce sentiment.
Comment suis-je sorti du "tableau-objet" ? J'ai mis beaucoup de temps à me rendre compte que ce que Gleizes appelait "les lois de la peinture" (entre 1921 et 1923) et dont il ne cessa de modifier la forme jusqu'à son dernier texte de 1948, étaient elles-mêmes création d'un artiste, mais ne représentent que l'expression rationnelle du savoir esthétique, où rien n'est statique. L'essentiel étant que se maintiennent par la médiation de la couleur matière/corps/parole.

Claude Travi
Il y a des lectures qui interviennent. Vous m'avez parlé du rôle joué par Octavio Paz, par exemple.

Jean Chevalier
... Indépendamment des écrits des peintres... Donc, la lecture même. Pour vous rejoindre au plus vite, Mallarmé, Apollinaire, Michaux, Joyce, Ponge. "La fabrique du pré", quelle merveille ! Je sais les prés. Peter Handke, plus récemment.

   Claude Travi
La lecture vous a mis sur la route du "Singe grammairien"

Jean Chevalier
Je me laisse flotter dans le cours d'un texte. Je lui réponds d'interventions furtives aux interstices des va-et-vient de l'écriture. Je cite Octavio Paz: "L'univers est un texte dépourvu de sens et illisible même pour les dieux. La critique de l'univers (et celle des dieux) s'appelle grammaire." Arrive pour moi l'idée de consonnes par rapport aux voyelles au sens rimbaldien du terme.

Claude Travi
Pourriez-vous donner une définition plus précise de ce que vous entendez par consonne?

Jean Chevalier
La consonne, c'est la flèche, l'intervention dans la lumière. Le trait-percussion.

Claude Travi
Ce que vous nommez le dessin ?

Jean Chevalier
Exactement.
Il faut toujours que mon geste se rapproche et, dans les meilleurs moments, arrive a coïncider avec ma parole. Dès lors, je n'ai pas l'impression de faire un tableau. Je parle. Je réalise l'imaginaire qui devient parois colorées, multipliées, toujours reculées en limites idéales.

Claude Travi
Finalement, cette exposition est arrivée au bon moment.

Jean Chevalier
Je travaillais depuis une dizaine d'années dans un sens avec lequel je ne prenais pas véritablement de distance; mes expositions étaient proches les unes des autres. Je m'aperçois, grâce à celle de l'Auditorium, que cet ensemble présente des articulations avec des moments nettement différents, parfois avec des ruptures. Cependant chaque toile se termine en immobilité, sans pour autant se clore. Ceci notamment dans la dernière période avec les séries et les ensembles. Chaque fois, le dernier trait fixe quelque chose en ma pensée et dans le concret comme un point d'équilibre prêt à se rompre. On a toujours beaucoup parlé de mouvement en peinture. Ce que je découvre, réalisé dans mes toiles, surtout dans les dernières, la série des 130, la série des carrés, le travail des quatre peintures de l'ensemble polychrome, c'est que je suis arrivé chaque fois à une espèce d'immobilité. Le dernier trait est fixé dans le concret et dans la pensée comme un point d'équilibre prêt à se rompre.


1-Complicité d'un espace et d'une peinture
avril 1987
2-Du carré au langage
décembre 1987
3-Le sens
novembre 1989 et février 1990
4-Oralité
Février 1996

Décembre 1987
2-DU CARRE AU LANGAGE.

Jean Chevalier
Dans ces peintures en noir et blanc, le dessin se cherche et s'affirme, avance en rejetant peu à peu les axes anciens...

Claude Travi
... qui se trouvent enfouis, mais qui subsistent...

Jean Chevalier
Cette avancée m'a été possible en octobre, après plusieurs mois d'interrogation et de silence à la campagne. Et je prends conscience, en me remettant au travail que je n'ai pas seulement à régler un problème pictural, mais à clarifier, à mettre au jour une parole profonde, mon fait d'existence. J'avais justement à agir sur les axes mêmes.

Claude Travi
Vous avez employé le terme"dessin pictural"; j'aimerai bien revenir sur cette expression.

Jean Chevalier
"Dessin pictural", parce que source et effet sont liés dans la seule orientation de la parole. Pourquoi pictural" ? Ce dessin, qui est essentiellement une succession de traits lancés sans projet, poursuit une course tout à fait imprévisible avec ses carrefours, ses ruptures. Je travaille naturellement les couleurs en surface, en liaison avec les caractères du plan: c'est bien là la partie la plus mystérieuse de la peinture, ponctuée des moments forts de la réflexion, tension et détente, étendues et traits, en subtilité constante. J'appelle cela dessiner.

Claude Travi
Mais vous dites "imprévisible". Les dés sont carrés, disons cubiques. Borgès a remarqué que, dans la langue arabe, c'est le même mot qui désigne les dés et le hasard. Diriez-vous l'imprévisible ?

Jean Chevalier
Vous évoquez les dés. Il faut quelqu'un pour les jeter. Encore faut-il que les dés soient chiffrés, soit par des points, soit par des couleurs.

Claude Travi
Voilà pourquoi vous privilégiez le carré.?

Jean Chevalier
Le carré arrive en mon chemin comme une paroi idéale, espèce de coupe dans la lumière, à ma distance visuelle et manuelle, librement.
Le carré présente pour moi une réalité architecturale avec laquelle tout mon voyage devra compter, à condition que dès le départ cette réalité soit mise en cause, dans toutes ses symétries.

Claude Travi
Le carré permet-il de mieux croiser les pensées de simultanéité et de succession?

Jean Chevalier
Ce carré - fond/couleurs - est l'élément numéro un du processus. Son caractère de simplicité et d'homogénéité permet certainement le meilleur usage de l'énergie et de la vitesse déployée à l'organisation générale, contrairement au rectangle, où je perçois une contrainte par les verticales et une obligation par les horizontales.

Claude Travi
Pourquoi le carré, en revanche, semble généralement ne pas correspondre à la sensibilité de nos contemporains, qui préfèrent "sortir du carré" ?

Jean Chevalier
Je ne sais pas s'ils préfèrent "sortir du carré", ni même s'ils pensent au carré. Ce n'est pas impossible. Mais, puisque vous parlez de sensibilité, je crois qu'à ce niveau ce sont les axes verticaux et horizontaux qui s'imposent comme extrêmes. Ils fonctionneraient d'autant mieux qu'ils sont la projection de figures de notre corps entre la vie et la mort..

Claude Travi
En disant cela, vous êtes très proche des données modernes sur l'aphasie et le langage...

Jean Chevalier
... c'est à dire dans la réalité, les rectangles verticaux et horizontaux. Le carré nous donne une image qui n'est pas en symétrie simple avec les figures du corps. Il y a une rupture qui apparaît avec une errance, parce qu'aucune dominante ne va s'imposer. La liberté que nous laisse le carré nous oblige à d'autres ouvertures où la démarche ne cesse de s'étoiler, de sorte que le dire du peintre doit redoubler d'intensité pour annuler le carré au profit d'un dessin pictural justement plus incisif, à la sonorité plus claire, allant jusqu'à pouvoir détacher le spectateur de l'événement peinture.

Claude Travi
Vous voulez dire qu'il y a quelque chose dans l'être humain qui refuse le carré, parce qu'il opère une distance avec l'image harmonique de l'homme. Le carré donne-t-il une plus grande intensité à votre création ?

Jean Chevalier
Lorsque j'ai réalisé en 1984 une série de six peintures sur boi s de format carré mon idée était d'intensifier la recherche sur la couleur. Je pensais poursuivre une démarche purement colorée qui justement faisait oublier le carré. J'ai rapporté de la campagne quelques peintures de format 100 x 81 que je vais compléter par des bandes de format 1 ni par 0, 19.

Claude Travi
... pour retrouver le carré comme leurre. La pensée moderne n'a pas englouti le carré.

Jean Chevalier
Ce que je sais, c'est que devant ce carré imaginé, je dois intervenir avec mes seuls outils humains. L'élément ajouté n'est qu'un incident. Je ne suis pas pris par cette dérive. Au contraire, elle m'apporte une résistance qui intensifie ma pensée. Ma peinture ne démontre n'en, n'illustre rien ; elle manifeste ma relation à la lumière moins sous la forme d'objet que sous la forme d'une interrogation. C'est elle qui ensuite réactive mon langage. L'intérêt actuel pour le carré peut signifier le refus de l'illusion des logiques ordinaires.

Claude Travi
Vous voilà une fois de plus arc-bouté entre langage et peinture...

Jean Chevalier
Il y a des moments où je pense que la peinture n'est pas objet. Cependant . elle est devant nous avec ses caractéristiques d'espace et de temps. En réalité, je vous décris quelque chose qui vient de se passer. Je peux vous parler, pour mémoire, de certaines incidentes, de certains accents, de certains passages. Je vous ai dit "qui vient de se passer". En peignant, je réalisais la transmission. Il s'agit de la communication même. Lorsque je parle de peinture, j'entends les mouvements qui se sont opérés, que j'ai vécus dans l'opacité des couleurs avec la volonté d'aller le plus loin possible, d'être le plus convaincant, jusqu'au trait le plus incisif, audible par tous. Le temps est intrinsèque à ma peinture,  et cela est capital.

Claude Travi
Etes-vous conscient du fait que votre création picturale est pour l'autre plus contagieuse que votre langage

Jean Chevalier
Oui.

Claude Travi
Dans votre langage, vous jouez sur plusieurs registres. Il y a chez vous intuitions poétiques avec des passages du très clair à l'obscur.

Jean Chevalier
Je l'admets. Je pense quelquefois que ce que j'ai compris n'a pas à être expliqué. Par nature je suis très ardent à mordre sur l'obscur et l'inconnu.

Claude Travi
Et vous êtes satisfait de voir que votre peinture devient un point d'intersection entre les diverses personnes qui l'utilisent comme support ?

Jean Chevalier
Vous énoncez là le point le plus important de la réalité de ma peinture, sa nécessité.

Claude Travi
Quelle nécessité ?

Jean Chevalier
Celle qui touche profondément à la modification des arcanes du langage.


1-Complicité d'un espace et d'une peinture
avril 1987
2-Du carré au langage
décembre 1987
3-Le sens
novembre 1989 et février 1990
4-Oralité
Février 1996

Novembre 1989 et Février 1990
3-LE SENS

Claude Travi
Dans la petite peinture (Rouge et Ocre, été 1989) où sont passés les axes

Jean Chevalier
Les axes - peut-on dire structurants ? - sont mis en cause. Je me trouve dans la situation de quelqu'un qui a dit quelque chose avec la couleur. J'avance avec mon matériau. Dans la peinture noire (été 1989), il reste une trace de mon parcours précédent: l'accent supérieur noir qui scande la tonalité.

Claude Travi
Je remarque qu'en abandonnant les axes, vous avez abandonné parallèlement des langages successifs.

Jean Chevalier
Lesquels ?

Claude Travi
Rythmes ouverts/ Séparations, Concordance/Discordance.

Jean Chevalier
En fin de séance, j'ai senti un tournant qui me révélait une question fondamentale en ma peinture ...

Claude Travi
Plus précisément ?

Jean Chevalier
La peinture serait le surgissement des réflexions continuelles et contradictoires qui sont en nous et qui n'appartiennent pas spécifiquement à tel ou tel domaine. Il s'agit de notre énigme. Je n'ai plus de lignes intentionnelles, ni cette insistance vers quelque idée de perfection. Je viens à l'atelier, parce que j'ai quelque chose à dire. A la fin de la journée, je n'ai pas l'impression d'avoir achevé une toile; j'ai la satisfaction d'avoir été en prise directe moins avec ma personne qu'avec une circulation à l'intérieur de laquelle chacun peut se retrouver. L'esthétique fait corps avec l'épreuve du vivant. Le sens fonctionne par oscillations. Au spectateur de l'induire en sa sensibilité, comme un lecteur traduit en sa pensée les mots d'une écrivain.

Claude Travi
Vous voulez dire que celui qui aime votre toile opère avec elle un travail en l'utilisant comme instrument.

Jean Chevalier
C'est cela. Il y a contagion. Ce qui prime, c'est l'inanalysable ' parce que l'urgence réside justement dans la force qui me pousse à peindre. Qu'est ce donc qu'un "moyen plastique"'? Le voyage, tout d'obstination, ne va pas sans avatars, tentatives, tentations, avec la richesse piquante du risque.

Claude Travi
Le sens ?

Jean Chevalier
Le sens ? Pour élaborer son instrument, le peintre doit constamment provoquer l'inconnu. Il ne peut être question de cogito, mais de faisceaux d'unités originales. Il n'y a pas de définition du sens et pas de sens absolu, mais effort d'expériences à signaler une découverte en langage positif.

Claude Travi
Quelle conscience le peintre a-t-il de ses investissements ? On conseillerait à un écrivain de faire confiance au langage. Qu'en est-il pour le peintre ?

Jean Chevalier
Le peintre qui en est arrivé à faire passer sa parole dans l'œuvre se trouve sans face à face. Il a conscience du domaine dans lequel il se meut. Dessins et couleurs sont liés, tout en restant des composantes. J'aime les lignes qui, apparaissent dans la toile, et que je n'avais pas tracées comme telles. Je conduis une pensée où tous les éléments depuis la fondation jusqu'à l'apparition se trouvent mêlés et entrent en concordance.

Claude Travi
Peut-on considérer cette toile comme un autoportrait ?

Jean Chevalier
Pas du tout ....Mais, en votre interrogation, je discerne un univers des plus féconds au privilège de réflexions passionnantes. Elles intéressent et le regard et la vision le kaléidoscope des miroirs dépassé. Le regard et la vision constituent notre champ de lumière où se cadre là peinture. Premier pôle, si l'on veut : l'autoportrait. En opposition diamétrale, la monochromie. Si je dis opposition diamétrale, c'est qu'il y a entre les deux situations non complémentarité, non équilibre, mais analogie en limite d'absolu esthétique. Ce passage en infini constitue la plus belle variation du sens qui donne à rêver... Mais il faudrait que nous analysions cela dans le concret des œuvres de notre temps...

Claude Travi
Je vois pourtant un aspect corporel. La grande toile jaune (1982-1986) constitue une étape dans votre création. C'est une grande toile. Avez-vous cherché délibérément un petit format ensuite - doublé avec la noire - pour réaliser corporellement cette nouvelle étape

Jean Chevalier
Pas tout à fait. La peinture "Surface jaune" était oubliée. Ce petit format en "nombre deux" (Noir/Rouge et Gris Ocre) de l'été 89 diffère de la peinture de 1982-1986. Principalement, elle arrive au terme d'une époque lente, aux travaux plus rudes, époque de patience et de forte tension: peinture en un seul souffle, réalisée en une séance. De fait, sa corporéité tient à de nouvelles possibilités que je découvrais dans la couleur. Il ne s'agit pas des couleurs de l'optique, mais de mes propres couleurs, qui, effectivement, me reflètent en leurs relations aléatoires. Par besoin de spontanéité , désir d'une trajectoire heureuse où les yeux non inquisiteurs ne regardent ni ne jugent.

Claude Travi
Le sens, c'est donc la pensée qui se construit au fur et à mesure que vous travaillez. A partir de cette suspicion, le sens porterait sur des liens capables de jouer entre eux pour devenir moins opprimants. Mais est-ce une position tenable ?

Jean Chevalier
C'est la position qu'un artiste doit tenir et soutenir. Il y a en lui un besoin vital de renouvellement de la parole. Nécessité d'aujourd'hui. Aller vers le simple qui apporte clarté et construction irradiante.

Claude Travi
Une forme de socialité qui permet de jouer avec les illusions de la socialité.

Jean Chevalier
On peut dire comme cela... de se jouer... avec les illusions de la socialité. Ce que nous disons à plusieurs voix ici dans l'atelier, illustre avec souplesse et diversité un rapport d'abstraction établi entre l'univers inconnu et l'intervention artistique. La difficulté concernant la progression réside à ce point de renversements franchir entre subjectivité et objectivité. A ce titre, on peut dire que le peintre travaille à corps perdu pour la sonorité finale...

Claude Travi
... c'est à dire pour ce fragment de création où un sens s'est créé ?

Jean Chevalier
Oui. Dans les moments privilégiés - car il faut compter avec les flottements du langage - se découvre une unité de paroles à travers nos enchevêtrements Nous nous comprenons  non dans des exactitudes, mais dans quelque vérité indéfinissable. Il y a communion dans l'instant malgré ce qui est tu. Naturellement, il y a obligation d'avancer.

Claude Travi
Quels liens allons-nous maintenant établir avec ces deux dernières toiles (novembre 1989, à dominantes ocre et rouge; janvier 1990, Tonalité verte) ?

Jean Chevalier
Beaucoup de choses se sont éloignées. Seule la "surface plane" est maintenue, lieu capital qui nous rattache au mur et à l'architecture, aux axes inaltérables. Joscille entre la touche en liberté et le tissage des couleurs, tentant des plages lumineuses dont la fulgurance me fascine.

Claude Travi
Il ne peut être question de couleur pure, mais il y a une rupture disons corporelle avec les axes.

Jean Chevalier
Je me suis aperçu que les fameux axes n'étaient en fait que la projection de mon corps sur la toile. Il y a danger de tourner sur soi-même.

Claude Travi
Et quels sont les divers éléments de cette évolution ?

Jean Chevalier
Je peux vous parler d'un pressentiment à l'époque où mes peintures étaient pratiquement monochromes. Au fond, j'avais l'idée diffuse d'une permanence nettoyée de tous repères, laissant à chacun la possibilité d'égarement ou d'orientation. A distance je puis dire que, ce faisant, je suscitais un éveil, y comptant en tout cas, permettant de déclencher quelque méditation, dut-elle être brutale. Réveil à la réalité, précarité et l'inchangeable, à ce point désert.

Claude Travi
Les peintures monochromes reposaient solidement sur des axes, peut-être déjà enfouis.

Jean Chevalier
Oui, sur un dessin complexe même, articulé dans une durée. La terminaison par une seule couleur dans le rythme m'a fait peu à peu prendre conscience qu'il serait possible de peindre indépendamment de directions et de dimensions, de donner jour avec plus de vélocité à la parole fondatrice et d'intensité, de faire de la peinture en quelque sorte un regard... Ce serait merveilleux d'en arriver là.

Claude Travi
Vous n'en êtes pas loin dans cette toile de février 1990 (Rouge et les Gris).

Jean Chevalier
Cette peinture, "Rouge et les Gris" me touche, parce qu'elle tient par la seule couleur. Tout comme la peinture de novembre 1989 déjà citée et que je nomme "D'Ocres et le Rouge". "Rouge et les Gris" représente pour moi une figure d'arrêt, comme ces toiles récentes dont nous venons de parler. Toutes, peinture provisoire, toujours dernière, par énergie du sens.


1-Complicité d'un espace et d'une peinture
avril 1987
2-Du carré au langage
décembre 1987
3-Le sens
novembre 1989 et février 1990
4-Oralité
Février 1996

Février 1996
4-ORALITE

Jean Chevalier
Actuellement, la peinture n'est plus mon activité première, mais je vis dans la sonorité qui la prolonge avec les modulations du sens. Elle est fondatrice.

Claude Travi
Elle continue donc à jouer chez vous le rôle générateur qui a permis la motricité des fonctions.

Jean Chevalier
Ce qui me frappe le plus dans ce que j'ai fait, c'est la constance de son intensité avec la progression d'une énergie que je ne me connaissais pas. Mais, vous parlez de la motricité des fonctions... Prenons la mémoire. On parle ordinairement de la mémoire comme d'une entité déf inissable, une sorte de réservoir dans l'espace et le temps. "Se souvenir de..." me fait un peu sourire. Il entre dans cette attitude mentale comme une nostalgie nuagiste du sens au temps de son expression. Pour moi, la mémoire est une fonction qui permet au langage de changer. Dès l'enfance, elle est motrice. Tout ce ce que nous faisons montre bien les modifications, les enchevêtrements des axes qui nous forment comme être vivant, au fil de la conjugaison qu'est notre existence. Il en est ainsi de tout le clavier des fonctions dont dispose un être humain. Toute définition par l'étymologie arrête. Le verbe qui nous conduit nous construit et construit les autres.

Claude Travi
Qu'est-ce donc que la peinture ne vous aura pas appris ?

Jean Chevalier
... parce que vous donnez un sens à ce qu'on ne connaît pas ?

Claude Travi
Si vous préférez, en quoi le discours de l'autre a-t-il pu modifier quelque chose en vous ?

Jean Chevalier
Ce discours que j'écoute avec beaucoup d'attention fait résonner en moi des variations de sens comme le ferait un instrument.

Claude Travi
C'est cela le dialogue ?

Jean Chevalier
Vous me poussez en un univers impossible. Ayez au moins conscience de mon ton de voix, de la complexité inhumaine où vous voulez m'amener, de ce gouffre qui était le lieu des origines. Quelqu'un criait ou faisait signe. Ma parole est sans cesse en scansion de vie.

Claude Travi
Parlons de l'oralité.

Jean Chevalier
L'oralité devient matière/support, lorsque se détachant de la mémoire et de l'entendement elle nous habite sans conjonctions : droit à la vacuité, droit à la non définition. Vous savez, chacune de vos questions modifie ma trajectoire. Dès notre premier entretien lié à mon exposition de 1987, nous tissons ensemble une réalité que nous donnons au temps.

Claude Travi
Nous tournons les pages d'un livre sans commencement ni fin.

Jean Chevalier
Le moyeu de la roue.
Au fond, je ne fais depuis le début de nos entretiens qu'émettre des signes sur le séparé. Dans ses scintillements, le langage est là pour inquiéter.


1-Complicité d'un espace et d'une peinture
avril 1987
2-Du carré au langage
décembre 1987
3-Le sens
novembre 1989 et février 1990
4-Oralité
Février 1996

Le texte de ces entretiens est publié avec l'accord de Claude TRAVI qui les a réalisés.


 
 
Claude TRAVI a également réalisé en 1992 un reportage vidéo consacré à Jean CHEVALIER: "Le dessin et la couleur" où l'artiste définit sa vision de la peinture et nous montre en direct  la naissance d'une œuvre avec d'abord ses mouvements anticipateurs comme pour "apprivoiser" la toile et la lumière ou définir les lignes de force, puis la réalisation par touches successives au moyen de brosses et de pinceaux au long manche (pour utiliser l'effet de balancier nous dit-il) afin de donner vie et rythme à la toile naissante. Mais le mieux est d'écouter Jean CHEVALIER parler comme Guillaume Apollinaire "langage lumineux":  «…Je ne suis pas un sportif de la peinture…L'idée est de faire passer dans la lumière mes propres articulations de conscience…L'atelier est un volume de lumière, on entre, on est dans un volume de lumière…»   M.G.G.

[Le Dessin et la couleur, 1992, reportage vidéo de Claude TRAVI]

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<Lien pour consulter le texte de Loi 57-298 dans son intégralité>



 
 

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